Samedi, je me suis réveillé et j’ai eu une idée en lisant un article sur MondayNote : et si j’attaquais les journaux français pour abus de position dominante parce qu’ils refusent de me payer pour afficher de la pub pour mon blog ? En refusant d’afficher ma pub et de me payer pour le faire, ils abusent de leur position et font chuter le nombre de vues sur mon blog. Ouin ouin.

Faire payer les journaux pour qu’ils affichent ma pub ??? Et de surcroît, les attaquer pour abus de position dominante parce qu’ils refusent de le faire ? Là, vous êtes probablement en train de vous demander si je ne suis pas devenu fou. Vous allez me conseiller de prendre mes petites bouboules roses et de retourner me coucher. Pourtant, sur le principe, ma position est exactement la même que celle des journaux français — et avant eux, espagnols et allemands — face à Google. Face au refus de la firme américaine de payer pour leur faire de la pub (les fameux snippets), les journaux veulent lui intenter un procès pour abus de position dominante.

Alors je vais faire comme eux. Pourquoi faire un effort alors que les journaux peuvent m’assurer une rente pour le siècle qui vient ? Sans déconner, l’autorité de la concurrence peut bien me rendre ce petit service. C’est ça, ou alors je demande de privatiser le service des impôts à mon seul profit. J’aurais bien pris la Française des jeux ou les Aéroports de Paris, mais puisqu’on est dans l’absurde, autant assumer jusqu’au bout.

Vous venez de faire une excellente réunion de brainstorming. Félicitations. Vous venez de réaliser le 1 % facile. Il ne vous reste plus qu’à réaliser les 99 % difficiles.

Le côté pervers des réunions de brainstorming, c’est qu’elles donnent l’impression aux personnes d’avoir accompli de grandes choses en peu de temps. Mais une fois l’euphorie retombée, on commence à regarder les détails. On se rend compte que certaines idées « super urgentes prioritaires importantes » n’ont en réalité qu’une très faible importance. On découvre qu’il y a plein de choses réellement importantes qui ont été oubliées. Et surtout, on découvre qu’en réalité rien n’a été fait et qu’il faut se mettre au boulot. Tout d’un coup, les super idées semblent beaucoup moins passionnantes.

Ce qui distingue les entreprises qui innovent réellement des autres, c’est qu’elles n’ont pas simplement de bonnes idées, elles ont aussi la capacité, les compétences et la volonté de les réaliser.

Suite à mon billet sur le problème systémique de l’écosystème numérique français, je suis sûr que de nombreuses personnes restent persuadées que j’exagère les problèmes causés par mes trois facteurs (dévalorisation des profils compétents, appropriation du pouvoir par une caste sans compétence, perturbations politiques). J’ai donc décidé d’illustrer à quel point ces trois facteurs, regroupés, peuvent être destructeurs.

Mon premier exemple s’appuiera sur cet article, en anglais, qui donne sont point de vue sur comment Boeing en est arrivé au fiasco du 737 Max. Je dis point de vue, car je pense que l’article n’est pas complètement objectif — mon article ne l’était pas non plus, c’est vrai que j’ai chargé la barque des grandes écoles et qu’elles ne peuvent pas être toutes mises dans le même panier — il reste cependant très intéressant.

L’article cite la fusion entre McDonnell Douglas et Boeing dans les années 90 comme une des raisons majeures du problème. Pourquoi ? Parce que suite à cette fusion :

  • La culture de Boeing est passée de « centrée sur l’ingénierie » à « centrée sur le comptage des haricots ». Autrement dit les personnes qui concevaient les produits ont été reléguées à des rôles subalternes dans lesquelles elles n’avaient plus le dernier mot sur les décisions importantes, comme la sécurité de l’avion.
  • Les rôles de dirigeants ont été accaparés par les financiers. Ainsi, en 2005, Boeing engagea James McNerney, son premier CEO sans expérience en ingénierie dans l’aviation civile. Celui-ci avait comme expériences précédentes Procter & Gamble, McKinsey, et General Electric. Ce fut lui qui prit la décision de lancer le plus vite possible le 737 Max pour concurrencer l’A320 Neo d’Airbus.
  • La culture de l’ingérence politique venant des appels d’offres militaires s’est immiscée dans la partie aéronautique civile de Boeing. Ces appels d’offres sont complexes, bourrés de contradictions liées aux intérêts divergents des différents corps d’armes et demandant des niveaux de performances totalement irréalistes. Tout cela mène à des programmes dont les coûts explosent, aux réalisations finales pleines de compromis.

Si vous regardez ces trois éléments, ce sont les mêmes problèmes que ceux que j’ai cités pour l’écosystème numérique français : confinement des personnes compétentes à des rôles subalternes, appropriation des rôles de dirigeants par des personnes sans compétences sur le produit et ingérence politique sans la vision nécessaire.

Malheureusement, dans le cas de l’aviation civile, les conséquences d’une telle culture sont beaucoup plus graves. Quelque part, heureusement, dans le numérique, les seules conséquences sont des services inutilisables ou peu compétitifs. Et quelques milliards d’Euros partis en fumée. Enfin non. L’argent est bien quelque part. C’est le résultat qui est parti en fumée.

Google Stadia est un service de jeu en ligne. Un des problèmes de ces services, c’est ce qu’on appelle le temps de latence : le délai entre le moment où l’on envoie un ordre (par exemple on appuie sur une touche pour tirer) et le moment où notre joueur tire réellement. La latence intervient dans les deux sens de la communication : à l’envoi des données de votre ordinateur vers le serveur, et lors de la réception des données du serveur sur votre ordinateur.

La physique est ce qu’elle est. Votre ordinateur étant plus ou moins éloigné du serveur, et l’information ne pouvant voyager de façon instantanée, le temps de latence d’un tel service ne peut jamais être ramené à zéro. Sauf si vous êtes Google. Pour Google, les règles de la physique, c’est pour les gros blaireaux. Eux, ils sont tellement forts que quand ils font pipi contre le vent c’est le vent qui se rince les dents qu’ils peuvent avoir une latence négative.

Ouais, un temps de latence négatif, monsieur. Concrètement, cela veut dire qu’ils prétendent que le serveur va vous pouvoir vous renvoyer le résultat avant que vous ne fassiez une action. Autrement dit, cela veut dire que le serveur va pouvoir prédire que vous allez appuyer sur le bouton pour aller à droite, anticiper votre action et vous faire aller à droite alors que vous n’avez encore rien fait. Le serveur va pouvoir prédire l’avenir avec une fiabilité de 100 %.

Évidemment, c’est impossible. Il est possible d’avoir un bon taux de prédiction, il est possible de tricher (calculer les scénarios les plus probables et choisir celui qui s’est réellement produit), mais prédire l’avenir avec une fiabilité de 100 % est tout simplement impossible.

On se moque de l’astrologie, à juste titre. Pourtant, les sommes dépensées pour essayer de prédire l’avenir à l’aide de l’informatique sont colossales. Que ce soit pour prédire quels criminels récidiveront, le cours de la bourse ou, dans le cas de Google Stadia, les actions d’un joueur, le fantasme de pouvoir prédire l’avenir à 100 % reste bien vivant. Or les ordinateurs ne peuvent pas mieux prédire l’avenir que Madame Irma. Lorsqu’ils ont de meilleurs taux de prédiction que les humains, c’est parce qu’ils ont un algorithme fiable, non influencé par des biais cognitifs.

C’est pour ça qu’ils battent les humains au poker. Ce n’est pas parce qu’ils peuvent prédire l’avenir, mais simplement parce qu’ils font moins d’erreurs.

Vous avez sûrement entendu parler de la taxe Google News mise en place par nos gouvernements européens. L’idée est de faire payer Google à chaque fois qu’ils publient un très court extrait d’un article de presse. C’est pas con, pourquoi se contenter du beurre quand on peut se faire payer par la crémière pour prendre le beurre ?

Ce que je veux mettre en avant aujourd’hui, à travers cet exemple, est qu’il ne s’agit pas du tout de faire payer Google pour une quelconque concurrence déloyale. Il s’agit d’un détournement systématique des moyens législatifs de nos États au profit de quelques-uns.

Pour comprendre qui se cache derrière la taxe Google News, il suffit d’aller voir l’infographie suivante, réalisée par le Monde Diplomatique (cliquez sur le lien).

Je ne reviendrai pas sur les raisons de la situation actuelle, mais les faits sont là : aujourd’hui, tous les grands médias sont contrôlés soit par un État, soit par de grandes fortunes. Ce sont eux qui bénéficieront principalement de la taxe Google News si elle devient réellement applicable. Pour l’instant ce n’est pas le cas puisque Google a cessé d’afficher les extraits pour ne pas payer la taxe.

Ce n’est pas la première fois que nos dirigeants prennent de telles mesures. Ainsi la taxe sur la copie privée n’est-elle rien d’autre qu’un détournement des mécanismes de l’État au service des intérêts privés. Vous n’avez qu’à regarder comment sont redistribués les bénéfices de la taxe pour la copie privée : ils ne vont que dans les poches des plus grands groupes, pratiquement rien n’est reversé aux artistes ou aux petits acteurs.

Si nos gouvernements voulaient réellement contrer Google, ils pourraient le faire, comme ils l’ont fait avec Microsoft dans les années 2000, en bloquant ses pratiques monopolistiques. Par exemple, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, en l’empêchant de forcer artificiellement les utilisateurs à installer Chrome pour accéder à ses services. En l’empêchant de mettre en avant ses propres services au détriment de ses concurrents dans les résultats de recherche. En l’obligeant à laisser le libre choix, de manière simple et non forcée, des fournisseurs de services sur Android. En lui interdisant de pister les internautes sur tous les sites qu’ils visitent.

Mais la vérité, c’est que l’hégémonie de Google arrange bien les groupes de presse. Google est en effet une des sources majeures de trafic entrant pour tous les sites des grands médias. Ils sont optimisés pour avoir le meilleur référencement possible dans le moteur de recherche.

Et non seulement cette hégémonie les arrange bien, mais ils en sont complices. Ils aident Google à pister vos visites sur leurs sites web. Ils utilisent la régie publicitaire de Google pour gagner de l’argent.

Et non seulement ils en sont complices, mais ils souhaitent que ce monopole continue, à une seule condition : que ce monopole leur offre une rente à vie.

La taxe Google News est, encore une fois, un savant mélange d’incompétence et de détournement sans honte des pouvoirs publics au profit des intérêts de quelques-uns. Comme pour la taxe sur la copie privée, il est pratiquement certain que les petits groupes et les indépendants ne verront jamais un centime des revenus de cette taxe. J’espère au moins que les personnes de notre gouvernement qui défendent ce pillage organisé ne croient pas réellement accomplir quelque chose d’utile pour les citoyens.