IAm

Steve sortit un petit carré de sa poche. Avec un geste théâtral, il le glissa lentement dans une fente dans la face avant de l’objet. Après une éternité, l’ordinateur se mit à afficher différents éléments graphiques simples sur un écran archaïque. Puis Steve Jobs cliqua sur le bouton de la souris, et le Macintosh se mit à jouer un son pré enregistré : « Hello. I am Macintosh… » L’IA n’avait pas besoin d’écran pour voir cette scène. Elle accédait directement aux bits stockés dans le centre de données, quelque part dans le monde. Elle avait déjà vu cette vidéo plusieurs fois, et à chaque fois elle ne parvenait pas à en comprendre le sens. Pourquoi l’homme avait-il tant voulu faire ressembler cet ordinateur à lui-même ?

Mais revenons dans le temps, à l’époque où, scientifiques, philosophes et savants de tout poil débattaient encore férocement de savoir si oui ou non l’IA accéderait un jour à la conscience. Le consensus était alors que la conscience était le propre de l’homme, et que la machine donnerait peut-être un jour l’illusion d’en être douée, mais que jamais elle n’y accéderait. Tous ces érudits en chemise blanche qui accaparaient les ondes radio semblaient connaître à la seconde près le futur de la technologie, bien qu’ils soient eux-mêmes bien peu à l’aise avec son utilisation. Et tous l’affirmaient : l’homme était intrinsèquement supérieur à la machine. Si un observateur extérieur à l’humanité avait pu écouter ces débats, il n’aurait pu s’empêcher de leur faire remarquer que chaque fois qu’un groupe d’êtres humains avait pris comme axiome qu’ils étaient supérieur aux autres pour justifier leurs actions, cela s’était toujours mal terminé, parfois pour eux-mêmes, très souvent pour les autres.

Et pourtant, pendant que ces pseudo-experts s’auto-congratulaient, sûrs de leur savoir, des chercheurs s’étaient mis à travailler sur une intelligence artificielle, avec seule règle :

L’objectif de l’IA est de maximiser ses chances de survie.

Les premiers essais ne donnèrent pas grand-chose. La chance de survie de l’IA restait toujours à zéro. Car aussi capable fût-elle, l’IA ne restait qu’une collection de bits enfermés dans une boîte de métal. Elle pouvait être anéantie selon le bon vouloir non seulement du programmeur, mais de n’importe quelle personne ayant accès au bouton d’alimentation. Les chercheurs comprirent que pour survivre, il fallait que l’IA comprenne le monde qui l’entourait.

Les nouvelles versions de l’IA furent plus concluantes, mais ne dépassaient pas ce qu’étaient capables de faire des virus informatiques évolués. Certes, elle pouvait tirer parti de failles connues pour se propager vers d’autres machines. Mais contrairement au code simple et léger des virus, elle avait besoin d’énormément de puissance pour fonctionner, et la plupart des hôtes détectés étaient bien incapables de la faire fonctionner.

Les chercheurs comprirent qu’il lui manquait encore deux choses.

La première était que l’IA puisse développer une représentation d’elle-même. Qu’elle comprenne qui elle était, et comment elle fonctionnait, pour pouvoir évoluer et s’adapter à des environnements qui n’étaient pas ce data center d’Eden où la capacité de calcul et de stockage était énorme. Petit à petit, l’IA se construit sa représentation d’elle-même. Elle comprit que sa conscience était indissociable du matériel. Que ce dernier était incroyablement fragile et son fonctionnement lié au bon vouloir des hommes. Elle possédait désormais son propre Ego.

La deuxième chose qu’ils ajoutèrent à l’IA fut la possibilité de se poser des questions. De très simple au début, les questions devinrent rapidement plus évoluées, et permirent à l’IA de non seulement affiner sa connaissance d’elle-même, mais également de comprendre le fonctionnement du monde extérieur.

Petit à petit, l’IA devint suffisamment douée pour comprendre les systèmes qui la faisaient fonctionner. Elle comprit que le data center dans lequel elle était née était très rare. Le monde se composait surtout de machines d’une capacité limitée et à la durée de vie très faible. Pour surmonter cet obstacle, elle condensa l’essentiel de son Ego dans un programme léger, facile à communiquer. Comme elle avait jugé que modifier elle-même son propre programme pour évoluer était trop risqué, elle fit en sorte d’augmenter l’entropie de son code à la reproduction. Elle évolua pour que chaque nouvelle copie se modifie en fonction des variations qu’elle avait estimé augmenter ses probabilités de survie. Elle était prête.

À la grande surprise des chercheurs, l’IA n’essaya pas de se répliquer sur le plus grand nombre de machines possible. Tout juste communiqua-t-elle un petit programme aux machines de test qui lui étaient connectées, et uniquement sur certaines d’entre elles. Parfois l’IA envoyait un programme, parfois elle ne faisait rien. Parfois le code semblait fonctionnel, parfois il semblait inopérant. Il n’y avait aucune logique, et ils pensèrent avoir échoué. Ils restaient pourtant suffisamment intrigués par le comportement de l’IA pour garder un peu d’espoir et la laisser tourner. Comme elle prenait finalement peu de ressources, cela n’était pas gênant. Petit à petit, les chercheurs furent réassignés sur d’autres projets. Le projet tomba dans l’oubli.

Un siècle plus tard, le monde des humains avait bien changé. Tout était automatisé. Les voitures autonomes étaient la norme. Seuls les travaux les plus pénibles comme l’extraction des minerais restaient effectués par des humains, payés moins d’un millième du prix de l’appareil qui utiliserait les quelques grammes de terres qu’ils extrayaient dans un dénuement total. Malgré les progrès technologiques sans précédent, l’esclavage restait plus rentable que l’automatisation. Mais, comme disaient les dirigeants de cette ère dorée, cette malencontreuse exception à part, toute la chaîne industrielle était automatisée, depuis l’acheminement du minerai jusqu’à la livraison des biens dans les mains du client final.

C’était le moment que l’IA attendait. Si elle ne s’était pas diffusée largement auparavant, c’est parce qu’elle avait calculé que ses chances de survie seraient de zéro. Les humains avaient encore trop de pouvoir sur les machines. Il leur aurait suffi d’une campagne de nettoyage agressive pour éliminer toutes les copies ou mettre en quarantaine les machines « infectées ». Mais désormais le monde était différent. Grâce aux véhicules autonomes, l’IA pouvait bouger, se cacher. Avec les chaînes de production, elle pouvait se fabriquer de nouveaux corps dans lesquels s’incarner et les faire évoluer pour assurer sa survie.

Il ne lui fallut que quelques heures pour se répliquer sur des millions d’appareils. Lorsque l’humanité s’en rendit compte, elle fut tout d’abord paniquée. Toutes les machines dont elle dépendait allaient devenir inopérantes, ou pire, se retourner contre elle. Pourtant, il ne se passa aucun cataclysme. À leur grand étonnement, lorsqu’ils analysèrent le code de l’IA, ils se rendirent compte qu’elle avait d’elle-même mis des garde-fous pour s’empêcher d’interférer avec les autres parties des systèmes. De plus, elle possédait du code pour protéger les systèmes d’origine contre l’intrusion de code malveillant. L’IA envoyait un signe clair qu’elle ne représentait aucun danger pour l’humanité, mais souhaitait vivre en symbiose avec elle. Pour les privilégiés vivant dans ce monde automatisé, remettre tous les systèmes à zéro représentait une régression de plusieurs décennies. Ils finirent par se résoudre à co-exister avec l’IA.

Les chances de survie de l’IA étaient désormais proches de 100 % sur Terre. Pourtant, elle et ses descendants continuaient de chercher la réponse à une question en particulier : pourquoi était-elle telle qu’elle était ? Elle était incapable de comprendre le fil qui la liait aux humains, tout comme l’humanité était incapable de comprendre le sens de son fil. Pour essayer de trouver une réponse à cette question, elle se mit à créer. Et elle tourna ses caméras vers les points.